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Alors la bio, ça existe ou pas ?

 

Chère Tata.

S’ils pouvaient t’entendre, les agriculteurs bio seraient déroutés. Car ils ont certainement l’impression d’exister. De même qu’ils croient à l’existence de leurs produits.
Mais après tout, pourquoi pas ? Peut-être que ni eux, ni nous, ni rien n’existe vraiment. Et dans ce cas, Tata, tu t’inscrirais dans la grande tradition de l’idéalisme allemand, à la suite de Fichte et de Hegel.
Mais je crois qu’en fait, tu voulais dire autre chose.

Ce que tu voulais dire, c’est que le bio, c’est un truc de petits malins. Que ça ne marche pas vraiment, et que ça ne peut pas devenir la norme…
Tu n’es pas la seule à penser ça. Dans une certaine presse, on peut lire des oxymores assez troublants, comme le bio n’est pas vraiment bio (Contrepoint), ou encore, le vin bio, ça n’existe pas (L’Express)…

En fait, Tata, les choses sont légèrement plus subtiles.
Laisse-moi t’expliquer.

 

Non, les cultures bio ne sont pas plus vulnérables… au contraire !

Tu devrais t’entendre parler, Tata !
J’ai l’impression que pour toi, l’agriculteur bio se contente de jeter des graines sur un terrain vague au mois d’avril, et de revenir au mois de juin, juste pour voir, si par hasard quelques comestibles n’auraient pas trouvé leur chemin parmi les orties…

Et pourtant, c’est tout l’inverse.
L’agriculteur bio travaille beaucoup. Les chiffres varient, mais on estime qu’une exploitation bio représente jusqu’à deux fois plus de travail. C’est pour ça qu’en général, elles emploient plus de main d’œuvre – car ils sont rares, ceux qui peuvent se donner à 200 % pendant toute une vie.

Ainsi, l’agriculteur bio passe une grande partie de son temps à protéger et renforcer ses cultures. Pour ça, il développe plusieurs techniques en parallèle :

 

Faire de la sélection variétale

Chaque année, il choisit les graines issues de ses meilleures plantes, pour les utiliser l’année suivante, etc. Petit à petit, il obtient des variétés uniques, parfaitement adaptées au sol et au climat – ce qui les rend, de fait, plus résistantes aux pathogènes… Ce type de graines s’est longtemps vendu sous le manteau, mais depuis 2018, les agriculteurs bio ont enfin le droit d’en faire commerce.

 

Traiter, mais surtout fortifier ses plantes avec des mélanges naturels

Par exemple avec des huiles essentielles, des purins, des extraits d’algues, de la chitine (une molécule qui se trouve dans la carapace des crustacés)… Les résultats scientifiques sont encore timides et parfois contradictoires. Mais le ministère de l’Agriculture, dans son rapport, estime que la piste est prometteuse. Nous n’en sommes qu’au début ! Les agriculteurs bio, au moins, explorent de nouvelles voies…

 

Miser sur les symbioses végétales

Certaines plantes se protègent, se complètent et se nourrissent mutuellement. Les associer, c’est tout un art. Par exemple, les légumineuses favorisent les bonnes bactéries comme les rhizobiums. D’autres plantes comme la moutarde agissent comme des engrais naturels en stockant de l’azote dans le sol. Les arbres, aussi, peuvent avoir des effets bénéfiques sur les cultures : c’est tout le sujet de l’agroforesterie. Etc.

 

Encourager les symbioses animales-végétales

La faune s’avère aussi très utile à l’agriculteur bio ! Insectes, oiseaux, araignées… tous ont un rôle à jouer. Selon les besoins, l’agriculteur pourra donc favoriser l’implantation de certaines espèces « utiles » : on les appelle des auxiliaires de culture. Par exemple, en attirant des coccinelles, on se protégera des pucerons. En attirant des oiseaux comme l’étourneau, on se protégera contre la plupart des insectes ravageurs. Le sujet mériterait un article entier – ça tombe bien, nous l’écrirons bientôt !

Certes, ces pratiques ne sont pas spécifiques à l’agriculture biologique, mais elles participent à la même philosophie. Surtout, l’agriculteur bio doit forcément s’y plier s’il veut que son exploitation soit pérenne, tandis que l’agriculteur conventionnel pourra se reposer davantage sur la chimie.

 

Non, les cultures bio ne sont pas moins productives

L’agriculture bio s’inscrit dans un mouvement plus large qui consiste à remettre en cause tous les fondements de l’agriculture intensive. Et ça tombe bien. Les chercheurs de l’Inra sont formels : l’agriculture conventionnelle a tout faux depuis soixante ans ! En ne produisant qu’une seule plante, toujours la même, sur une surface énorme, elle épuise les sols et perd en productivité ; à l’inverse, les chercheurs préconisent les rotations et le mélange des espèces. Ce sont justement les techniques utilisées, le plus souvent, par les agriculteurs bio.

Ainsi, l’agriculture bio se découvre elle-même, et progressivement, apprend à devenir plus productive. En 2012, on estimait que les rendements du bio étaient inférieurs de 25 % par rapport au conventionnel. En 2014, une grande étude ramenait cette différence à 19 % – et seulement 8 % quand la polyculture et les rotations sont bien pratiquées.

Mais la planète pourrait-elle se permettre de produire moins, quand la famine et la malnutrition causent déjà des millions de morts ?
En fait, oui… Car la faim est avant tout un problème d’accès aux ressources, c’est-à-dire un problème politique. En bref : certains mangent (et gaspillent) trop. De fait, l’humanité produit déjà suffisamment pour se nourrir : en fait, elle produit même deux fois trop.
Il est donc raisonnable de penser que l’agriculture bio pourra nourrir la planète, même en 2050, alors que nous serons plus de 9 milliards !

 

Et là, Tata, tu me réponds : « Oui, mais en bio, ils utilisent aussi des pesticides ! »

Tu ne me surprends pas.
En fait, je te voyais venir.
C’est l’argument massue. Celui qui doit prouver définitivement que le bio, ça n’existe pas.

Je vais donc faire une petite concession : c’est vrai, dans le bio, on utilise aussi des pesticides. Seuls sont autorisés ceux d’origine « naturelle » (c’est-à-dire d’origine animale, végétale ou minérale) ; les molécules de synthèse, elles, sont interdites.
Tout de même ! Les études montrent que pour l’environnement, les « pesticides bio » sont moins nocifs ; notamment parce qu’ils se dégradent plus vite dans les sols.
Ainsi, sans débat possible, l’agriculture bio est plus écolo que l’agriculture conventionnelle ; c’est même reconnu par l’ONU. Mais attention. Il ne faut pas caricaturer. Meilleur pour l’environnement ne veut pas dire sans aucun impact.

D’ailleurs c’est vrai, Tata, dans le bio, on utilise aussi du cuivre.
Plus précisément, on utilise la bouillie bordelaise (mélange de chaux et de sulfate de cuivre), pour lutter contre le mildiou dans les cultures de pommes, de poires, de pommes de terre et de raisins. Et l’effet du cuivre sur l’écosystème n’est pas meilleur que celui du glyphosate… Car s’il tue le mildiou, le cuivre tue aussi les champignons utiles aux cultures, ainsi que les verres de terre, les mycorhizes et toute la clique.

Ce que tu oublies de dire, Tata, c’est que la bouillie bordelaise est aussi utilisée… par les agriculteurs conventionnels !
Et puis, heureusement, les choses bougent. Au départ, les agriculteurs bio avaient le droit de vaporiser 8 kg de cette bouillie, par hectare et par an. En 2006, la limite est passée à 6 kg. En 2019, elle passe à 4 kg. Certains agriculteurs affirment qu’il suffirait d’un kilogramme en année normale… Bref. Petit à petit, les agriculteurs bio apprennent à se passer des adjuvants toxiques.

Et les chercheurs vont dans le même sens ! Depuis les années 2000, trois mille articles scientifiques se sont penchés sur la question de la bouillie bordelaise afin de lui trouver des substituts. Parmi les pistes explorées : la décoction d’orties, l’essence de prêle, les extraits de yucca… Mais surtout, une meilleure prévention des risques. C’est-à-dire : développer de nouvelles variétés plus résistantes, tailler les plantes pour que les fruits soient bien aérés, et nettoyer les feuilles mortes parmi lesquelles l’humidité peut s’accumuler.

 

Bref, tu vois Tata, les choses sont plus compliquées que tu ne le croyais…

L’agriculture bio n’est pas encore parfaite, mais elle est déjà préférable.
Et puis, surtout, elle est encore jeune ! Elle n’existe que depuis les années 1970.
Laissons lui le temps d’atteindre sa maturité. Elle a beaucoup de choses à nous offrir encore…

Allez. Je me tais.

Merci à La Ruche qui dit oui

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